
Le domaine s’étendait au bord de la Loire, les tilleuls encore lourds de la chaleur du début d’été, et les lanternes venaient à peine de s’allumer le long de l’allée de gravier. L’air gardait l’odeur de la poussière chaude et du vin blanc versé trop vite, et les cigales, plus bas vers l’eau, n’avaient pas encore cédé la place aux grenouilles. Deux femmes venaient de se marier devant une assemblée d’adultes en costumes clairs, et j’étais restée près de l’orangerie, le verre à la main, pendant que la piste se remplissait. J’étais témoin, amie de l’une des épouses, et toute la journée j’avais croisé celle qu’on avait payée pour filmer les vœux. Giang Ly tenait encore la caméra contre sa hanche, comme si le cadre n’avait pas fini de se décider, et chaque fois que nos regards se touchaient je sentais la cérémonie me pousser vers elle d’un cran de plus. Elle avait les cheveux noirs relevés d’un geste négligent, une bouche trop précise pour quelqu’un qui prétendait n’être qu’un œil, et cette façon de se tenir un peu en retrait qui n’était pas de la timidité. Je l’avais vue cadrer les mains jointes, les larmes, le baiser trop long, et j’avais pensé, trop tôt, trop fort, que je voulais qu’elle me regarde autrement.
Une des mariées m’a appelée d’un « Inès, on t’attend pour le toast » lancé trop fort depuis la piste, et j’ai levé la main sans bouger. Giang Ly a souri de côté, a baissé l’appareil, et s’est approchée assez pour que je sente le savon tiède de sa peau. Elle était arrivée au domaine avec cette liste déjà marquée d’un nom, et la même question trop tôt sur ce qu’on mettait à l’écran. Je n’ai pas reparlé de ça. Je lui ai dit seulement que les vœux m’avaient laissée avec une faim que le champagne n’arrangeait pas, et elle a incliné la tête comme si elle écoutait un raccord. Sa voix, quand elle a répondu, était plus basse que la musique.
« Une faim, a-t-elle répété. Ce n’est pas le mot qu’on met d’habitude sur les cartons. »
« Ce n’est pas un carton, ai-je dit. C’est moi. »
Autour de nous les invités riaient, les talons tapaient le parquet de l’orangerie encore ouverte sur la fête, et rien dans cette ouverture ne nous protégeait. Je voyais le collier qu’elle portait, une chaîne fine, et la sueur déjà sèche à sa tempe. Elle a baissé les yeux vers mon verre, puis vers ma bouche, et j’ai compris qu’elle avait déjà décidé quelque chose que je n’avais pas encore nommé.
Nous avons quitté la piste sans prévenir personne. Le mur de pierre de l’orangerie était tiède encore du jour, couvert de jasmins, et Giang Ly m’y a plaquée d’un geste net, la caméra posée à nos pieds comme un témoin volontaire. Sa bouche a trouvé la mienne avant que je finisse de respirer. Elle m’a embrassée avec une lenteur insolente, la langue d’abord légère puis plus profonde, et j’ai senti ma robe se froisser entre nos ventres pendant que la musique continuait à dix pas. Le jasmin collait à mes épaules. J’ai glissé les mains sous sa veste légère, j’ai touché le tissu fin de sa chemise, et elle a gémi contre mes dents comme si ce contact valait déjà plus que le plan. Sa peau était plus chaude que le mur. J’ai senti ses hanches s’avancer, le bas de son ventre contre le mien, et j’ai pensé, avec une clarté presque comique, que j’allais la laisser me prendre ici, devant les fenêtres, parce que je n’avais plus envie d’attendre une chambre.
Elle s’est mise à genoux sans demander. Ses paumes ont remonté ma robe jusqu’aux hanches, exposant mes cuisses à l’air du soir et à quiconque aurait tourné la tête depuis les tables, et j’ai ouvert les jambes parce que je le voulais autant qu’elle. L’air du soir m’a touchée là où j’étais déjà mouillée. Sa bouche a d’abord embrassé l’intérieur de ma cuisse, puis le tissu déjà mouillé de ma culotte, et quand elle a tiré le coton sur le côté sa langue a pris ma chatte sans préambule, plate et chaude, du périnée jusqu’au clitoris. J’ai dû mordre ma lèvre pour ne pas crier. Elle m’a léchée comme on goûte quelque chose qu’on a décidé de ne plus rendre, le nez pressé contre moi, les deux mains agrippées à mes fesses pour m’ouvrir davantage. J’ai senti sa respiration contre moi, le bord de ses dents parfois, la patience qu’elle mettait à ne pas aller trop vite. Un rire d’invité a éclaté tout près, de l’autre côté des fenêtres grandes ouvertes, et le bruit m’a fait encore plus mouiller sur sa langue. Giang Ly a ralenti exprès, a sucé mon clitoris entre ses lèvres, a glissé la pointe de sa langue dans ma fente, et j’ai joui debout contre le mur, les genoux qui partaient, la robe relevée, le bas-ventre qui se contractait par vagues contre sa bouche ouverte. Elle m’a tenue par les hanches jusqu’à la dernière secousse, puis a levé les yeux, le menton luisant, et m’a regardée comme si le plan lui appartenait enfin. J’ai posé une main dans ses cheveux, trop tard pour la retenir, assez tôt pour lui dire, à voix presque nulle, de ne pas s’essuyer.
Je l’ai tirée debout et je l’ai renversée contre le même mur, plus fort que je ne l’aurais fait en privé, parce que l’idée d’être vue me brûlait encore les cuisses. Giang Ly a ri tout bas, un rire de défi, et a déboutonné elle-même sa chemise assez pour que je prenne ses seins dans mes mains, les tétons durs sous mes paumes. Ils tenaient dans mes paumes avec une exactitude qui m’a fait mal. Je me suis agenouillée à mon tour. J’ai ouvert son pantalon, j’ai descendu la braguette, j’ai trouvé sa chatte déjà glissante, les lèvres gonflées, et j’ai posé ma bouche dessus avec la même absence de pudeur qu’elle. Le goût d’elle m’est monté tout de suite, salé, chaud, plus franc que le champagne. Elle a posé une main dans mes cheveux et a poussé son bassin vers moi, nette, décidée, et j’ai senti son clitoris durcir sous ma langue pendant que deux de mes doigts s’enfonçaient en elle sans attendre.
Elle était chaude, étroite, et elle serrait mes doigts à chaque va-et-vient. J’ai sucé son clitoris en la pénétrant lentement d’abord, puis plus vite, le pouce appuyé contre le bas de son ventre, et elle a dit mon prénom à voix assez basse pour que seuls les jasmin l’entendent, sauf que la piste n’était pas si loin. « Inès. Encore. » J’ai relevé les yeux. Son visage s’était ouvert, la bouche entrouverte, et elle me regardait jouir d’elle avec une concentration presque tendre. J’ai ajouté un troisième doigt, j’ai senti ses parois se resserrer, et je l’ai léchée plus fort, la langue plate, jusqu’à ce qu’elle vienne contre ma bouche en retenant un cri dans sa gorge. Ses hanches ont battu, ses cuisses ont tremblé de chaque côté de ma tête, et j’ai continué à la prendre avec la main jusqu’à ce qu’elle me pousse le front, trop sensible, encore ouverte. Sa main est restée un instant dans mes cheveux, plus douce, et elle a dit, toujours trop bas : « Tu m’as vue. C’est ça que tu voulais. »
Nous nous sommes redressées sans vraiment nous habiller. Sa chemise restait ouverte, ma robe restait froissée au-dessus des hanches, et nous nous sommes frottées l’une contre l’autre comme si le tissu entre nous était une insulte. Giang Ly a pris ma main et l’a glissée de nouveau dans son pantalon, contre sa chatte encore trempée, et j’ai enfoncé quatre doigts cette fois, le pouce sur son clitoris, pendant que je l’embrassais. Elle a enlacé ma nuque, a ouvert la bouche sous la mienne, et s’est donnée par à-coups contre ma paume, le bas du dos arqué, une jambe passée autour de la mienne. C’était sale et simple. Je la baisais avec la main, je sentais mon poignet se mouiller jusqu’au bracelet, et elle gémissait dans ma bouche à chaque fois que je pliais les doigts contre ce point à l’intérieur d’elle qui la faisait manquer d’air. Je lui ai parlé contre les lèvres, des choses sans importance, son nom, le mot encore, le mot plus fort, et elle a hoché la tête comme si elle acceptait le cadre.
Un invité adulte a traversé l’orangerie trop près, un verre à la main, cherchant peut-être les toilettes ou un peu d’air. Il a ralenti. Giang Ly n’a pas reculé. Elle a pressé son front contre le mien, a écarté encore la cuisse, et m’a soufflé de ne pas m’arrêter, la voix cassée de plaisir. J’ai continué à la pénétrer, plus lentement, plus profond, et j’ai senti son orgasme arriver pendant que l’homme passait, les yeux détournés un peu trop tard. Elle a joui en me serrant les épaules, la chatte qui pulsait autour de mes doigts, un gémissement trop clair pour passer pour une conversation. Quand l’invité a disparu vers le parc, elle a ri contre ma bouche, un rire mouillé, et a dit que le risque lui allait aussi bien qu’à moi. J’ai retiré ma main, je l’ai portée à sa propre bouche, et elle a sucé mes doigts en me regardant, la langue entre mes phalanges, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à goûter que nous. Ses lèvres étaient chaudes. Elle n’a pas baissé les yeux.
Je l’ai gardée contre moi après ça, sans setup, sans recul. Giang Ly s’est laissée tenir, le visage dans mon cou, le souffle encore inégal, et ce relâchement-là m’a paru plus intime que tout ce que nos bouches venaient de faire. Je lui ai caressé les cheveux, je lui ai dit de rester, de passer la nuit, de ne pas rentrer dans sa méthode sitôt le plan coupé. Elle a relevé la tête. Je l’ai nommée, seulement son nom, sans rien autour, et je l’ai sentie trembler de nouveau contre moi comme si le mot suffisait. Sa main a agrippé ma hanche, ses cuisses se sont resserrées sur ma jambe encore glissée entre les siennes, et elle a joui une seconde fois, plus courte, plus intérieure, le ventre qui se bandait contre le mien pendant que je la tenais. Elle a respiré mon prénom dans ma peau, puis s’est tue, et je l’ai bercée quelques minutes au bruit lointain des verres. Je sentais son cœur contre ma poitrine, trop vite encore, et le jasmin, et le sel de sa peau.
J’ai demandé, la voix plus basse, si elle voulait vraiment partir. Elle a posé sa paume à plat sur ma poitrine, au-dessus du cœur trop rapide, et n’a pas répondu tout de suite. Autour de nous l’orangerie sentait l’oranger et le vin versé, la fête continuait sans nous, et je savais que rester collée à elle de cette façon me faisait courir le risque d’être vue au mariage de mon amie. Je m’en fichais. Ce que je voulais avait pris la forme d’une promesse, et je le lui ai dit sans détour, la bouche contre sa tempe. « Reste. Pas pour le plan. Pour moi. » Elle a fermé les yeux. Sa paume n’a pas bougé.
Elle s’est reculée assez pour boutonner sa chemise, pas assez pour rompre le contact de nos hanches. Je lui ai demandé pourquoi elle filmait les promesses des autres si elle refusait d’en tenir une. Giang Ly a souri de ce sourire qui choisit sa version. Elle m’a dit d’abord que c’était un métier, qu’on la payait pour cadrer ce que les gens croyaient éternel, et que l’éternité tenait en vingt-quatre images. Puis elle a dit, presque dans le même souffle, que c’était plus simple : elle aimait voir d’autres femmes dire oui à haute voix, et rentrer ensuite dans une chambre où personne ne lui demandait le même mot. Elle a attendu de voir laquelle des deux je garderais. J’ai gardé les deux, et ça n’a rien arrangé.
J’ai parlé du rituel de minuit dont on racontait des choses autour d’elle, sans savoir si c’était vrai, et elle a tourné la question comme on tourne un objectif. Elle m’a demandé ce que je mettrais à l’écran, moi, si j’avais à filmer cette heure-ci : le mur, ma robe relevée, sa bouche, ou bien seulement nos mains encore liées. Je n’ai pas su répondre tout de suite. J’ai pensé à ses genoux sur le gravier, à mon nom dans sa gorge, à l’homme qui avait trop vu, et je n’ai rien dit de tout ça. Elle n’a pas dit si les histoires étaient justes. Elle a seulement refusé le oui que je lui tendais, doucement, sans cruauté, en m’embrassant encore une fois comme on ferme une scène qu’on n’a pas envie de couper et qu’on coupe quand même.
Nous sommes restées un moment encore, front contre front, pendant que la piste appelait une avant-dernière danse. Je lui ai demandé de dormir ici, dans une des chambres du domaine, n’importe laquelle, pourvu que ce ne soit pas la route. Giang Ly a secoué la tête, et ses doigts ont quitté les miens avec une lenteur qui me faisait mal. Elle a dit qu’elle allait camper, plus bas vers le fleuve, pour achever une chose qu’elle ne nommait toujours pas. Le mot camper est resté entre nous, trop concret, trop loin de l’orangerie, et j’ai compris qu’elle partait avant la dernière danse pour ne pas avoir à danser le oui qu’elle venait de refuser. Je lui ai demandé si je pouvais la rejoindre plus tard. Elle n’a pas dit non. Elle n’a pas dit oui non plus.
Elle a ramassé la caméra, l’a passée en bandoulière, et m’a regardée une dernière fois avec cette faim qui n’avait plus seulement le visage du sexe sans cadre. Je l’ai vue le savoir, l’espace d’un battement, et je l’ai laissée traverser le gravier sous les lanternes. Derrière moi la fête reprenait, les mariées riaient, et moi je restais contre le mur encore chaud, la bouche gonflée, la robe mal remise, avec le goût d’elle sur la langue et cette certitude qu’elle emportait : ce qu’elle voulait avait aussi, maintenant, la forme d’un oui.