
J’avais planté ma tente sur une aire isolée des Cévennes, assez loin du sentier des crêtes pour que le vent n’y apporte aucune voix, parce que je voulais une nuit entière sans avoir à répondre. L’été pesait encore sur les pentes, lourd et jaune, et les châtaigniers gardaient une ombre épaisse jusqu’au bord de la clairière. Je n’attendais personne. Vers la fin de l’après-midi, une jeune femme a surgi des fougères avec un sac trop léger et une toile pliée qui n’aurait pas tenu une vraie pluie. Elle s’est arrêtée près de mes chaussures, a regardé d’abord l’abri, ensuite moi, et son sourire a cherché la réplique comme on cherche un raccord.
« Tu es seule depuis ce matin, ou tu attends quelqu’un qui n’arrive pas », a-t-elle dit, puis elle s’est tue pour voir ce que j’allais poser dans le silence.
Je n’ai rien posé. Je lui ai seulement demandé son nom. Elle a répondu Giang Ly, simplement, et elle a parlé ensuite d’un orage qui montait des gorges en m’offrant deux récits qui ne s’accordaient pas. J’ai laissé les deux tomber au sol. Je ne connaissais pas ses films et je n’avais aucune envie d’habiter une scène qu’elle n’avait pas encore tranchée.
Le ciel a tenu plus vite qu’elle. La pluie a commencé par de larges gouttes chaudes, puis elle a frappé le nylon au-dessus de ma tête avec une violence de voile mal bordée. Sa propre toile, trop courte, s’est mise à battre comme un linge pauvre. J’ai ouvert le rabat sans discours et je lui ai dit d’entrer avant que l’eau ne la prenne tout entière. Elle s’est glissée à l’intérieur, trempée jusqu’aux omoplates, et l’espace prévu pour une seule femme a senti tout de suite sa peau, le savon trop léger, l’orage collé dans ses cheveux. La toile a claqué une seconde fois, plus fort. J’ai retiré mon pull d’un seul geste. Elle a ouvert sa chemise avec des doigts qui tremblaient un peu, de froid ou d’autre chose, et ses seins sont apparus petits, les tétons sombres déjà serrés. Je n’ai pas demandé si c’était prévu. Elle a posé sa bouche sur la mienne avant que j’aie refermé la fermeture, et le goût de la pluie a rempli ma langue. Ses lèvres étaient froides au premier contact, puis elles se sont ouvertes et sa langue a cherché la mienne avec une décision qui n’appartenait plus au jeu. J’ai glissé la main sous le tissu mouillé de son pantalon, trouvé la chaleur de son bas-ventre, puis plus bas encore le poil court déjà trempé d’autre chose que l’averse. Elle a gémi contre mes dents. J’ai pressé deux doigts contre sa fente, sans entrer, assez pour sentir combien elle était prête, et elle a écarté les genoux dans l’espace trop étroit du tapis de sol.
Nous avons fini de nous déshabiller à tâtons, les vêtements collés, les coudes qui se heurtaient, le sac de couchage ouvert comme une bouche trop grande. Giang Ly s’y est glissée la première et m’a tirée contre elle, peau contre peau, ses seins plats sur les miens, le bas-ventre déjà chaud. La pluie martelait la toile au rythme d’un travail, et chaque claquement nous serrait davantage. Sa bouche a repris la mienne, plus sale, plus ouverte, et j’ai senti ses dents sur ma lèvre inférieure pendant que sa cuisse s’ouvrait sur la mienne. Elle a commencé à bouger. Elle s’est mise à cheval sur ma jambe, la chatte ouverte, mouillée, et elle a frotté son clitoris contre le muscle de ma cuisse avec une application presque colère. J’ai glissé la main entre nous, deux doigts le long de sa fente, le pouce sur le point dur, et elle a pris mes doigts comme on prend une poignée. Elle chevauchait à la fois la cuisse et la main, les hanches serrées, le souffle court dans mon cou.
« Tu peux parler, si tu veux », ai-je dit contre son oreille, et j’ai enfoncé les deux doigts d’un coup, jusqu’à la paume, assez profond pour que son ventre se creuse. « Ou tu peux te taire. »
Elle a choisi le silence d’abord, puis un petit bruit cassé, trop cinématographique, et je n’ai pas voulu de ça. J’ai retourné ma main, plié les doigts vers l’avant, frotté cet endroit rugueux à l’intérieur d’elle pendant qu’elle continuait de râper son clitoris contre moi. Sa mouille coulait le long de mon poignet, chaude, abondante, et l’odeur de son sexe a rempli la tente plus fort que l’humidité de l’orage. Je l’ai sentie se contracter, chercher un rythme, le perdre, le reprendre. Ses ongles se sont plantés dans mon épaule. J’ai ajouté un troisième doigt parce que son bassin le demandait, et elle a ouvert la bouche sans son, la tête rejetée, les seins tendus vers moi. Je lui ai pris un téton entre les lèvres, je l’ai sucé jusqu’à ce qu’il durcisse encore, et sa chatte a serré mes doigts comme une gorge.
« Tais-toi », ai-je repris, plus bas, quand le bruit qu’elle faisait a recommencé à ressembler à une réplique. « Pas de version. Juste ça. »
Elle a hoché la tête contre ma tempe, et pour la première fois de la soirée quelque chose en elle a lâché la cadence. Elle s’est mise à baiser ma main pour de vrai, sans regarder comment ça se cadrerait, les cuisses tremblantes, le clitoris gonflé sous mon pouce. Je l’ai laissée monter, puis je lui ai retiré les doigts juste avant qu’elle bascule, et elle a juré, un vrai juron, pas une réplique. J’ai glissé vers le bas du sac.
L’espace était ridicule. Mes épaules forçaient le nylon, mes cheveux touchaient la toile mouillée, et le sexe de Giang Ly s’est présenté à ma bouche comme la seule chose nette dans ce désordre. Je l’ai écartée avec les deux pouces, les lèvres déjà ouvertes, le clitoris luisant, et j’ai posé la langue à plat, large, de l’entrée jusqu’en haut, assez lentement pour qu’elle comprenne que je n’allais pas négocier. Elle a pris mes cheveux. Je l’ai léchée avec application, le bout de la langue sur le point dur, puis les lèvres autour, une succion courte, régulière, pendant que deux doigts rentraient à nouveau, profonds, recourbés. Elle a essayé de parler. J’ai senti les mots se former contre le plafond de la tente et je les ai coupés en appuyant plus fort, en la prenant tout entière dans la bouche, le nez contre son poil, le goût d’elle plein, acide et sucré à la fois.
Sa voix s’est brisée. Ce n’était plus une note de scène. C’était un gémissement laid, vrai, et ses hanches ont commencé à baiser ma figure sans rythme. J’ai tenu ses cuisses ouvertes, j’ai laissé ma langue durcir, j’ai sucé son clitoris jusqu’à ce que ses muscles se mettent à battre par vagues. Elle a joui contre ma bouche en serrant mes cheveux si fort que le cuir de mon crâne a brûlé, et le cri qu’elle a lâché n’avait plus rien d’arrangé. Sa chatte a pulsé autour de mes doigts, abondante, chaude, et j’ai continué de la lécher à travers la fin, plus doucement, jusqu’à ce qu’elle me pousse le front d’une paume tremblante. Je me suis reculée assez pour voir son visage. Les yeux étaient trop ouverts. Elle avait l’air d’une femme qui vient de perdre un argument qu’elle tenait depuis des semaines.
« Tu ne joues pas », a-t-elle dit enfin, encore essoufflée, la voix râpée. « Tu ne mets rien à l’écran. »
« Je campe », ai-je répondu. « C’est tout ce que je mets. »
Elle a ri, un rire trop près des larmes, et elle m’a tirée vers le haut pour me goûter sur la bouche, sa propre mouille entre nous, salée. Dehors, la pluie a commencé à perdre de la force, goutte à goutte, comme quelqu’un qui se calme malgré lui.
Nous avons attendu que ça cesse vraiment. Quand le nylon a cessé de claquer, Giang Ly a ouvert le rabat et l’air de la nuit est entré, froid, chargé d’écorce mouillée et de terre. Elle est sortie d’abord, nue, les pieds dans la boue fine, et je l’ai suivie parce que sa nuque, vue de dos, demandait encore les mains. La clairière était noire, coupée d’un peu de lune derrière les nuages. Un châtaignier se tenait à dix pas, le tronc luisant. Elle s’y est appuyée d’elle-même, les avant-bras contre l’écorce, le cul offert, et elle a tourné la tête assez pour que je voie qu’elle voulait ça ici, pas sous la toile, pas à l’abri.
« Si quelqu’un passe », a-t-elle dit, et sa voix avait un tremblement qui n’était pas de la peur seulement.
« Des randonneuses, à cette heure, ce serait de la malchance », ai-je répondu, et je me suis collée contre son dos, les seins sur ses omoplates, la main déjà entre ses cuisses. « Tu le veux quand même. »
Elle a hoché la tête contre l’arbre. J’ai écarté ses fesses, j’ai trouvé sa chatte encore ouverte, encore trempée de tout ce que la tente avait laissé, et j’ai enfoncé trois doigts d’un coup, par-derrière, jusqu’à la paume, assez fort pour que son souffle cogne le bois. Elle a poussé un cri étouffé. J’ai baisé avec la main, profond, régulier, le talon de la paume contre son périnée, l’autre bras autour de sa taille pour la tenir debout. Chaque coup faisait claquer ma peau contre la sienne. Elle était si mouillée que le bruit s’entendait, obscène, et l’idée qu’une silhouette apparaisse sur le sentier m’a serré le ventre d’un désir sale, partagé. Je l’ai sentie le partager aussi : son cul se tendait, s’offrait davantage, et elle écartait plus les pieds dans la boue, comme pour être vue.
« Plus fort », a-t-elle demandé, et ce n’était plus une indication de plateau. « Dedans. Reste dedans. »
J’ai plié les doigts, j’ai cherché cet endroit qui l’avait déjà fait céder, et je l’ai frappé de l’intérieur pendant que mon autre main descendait sur son clitoris, deux doigts de chaque côté, un frottement court, méchant. Elle a mordu l’écorce. Une branche a craqué quelque part plus bas sur la pente, un bruit de pas peut-être, peut-être rien, et son sexe a serré mes doigts d’un coup, violent, comme si le risque lui-même la pénétrait. Je n’ai pas ralenti. Je l’ai prise de derrière jusqu’à ce que ses genoux fléchissent, jusqu’à ce que le tronc porte presque tout son poids, et sa mouille a coulé le long de mes poignets jusqu’aux avant-bras.
Je me suis mise à genoux dans la terre mouillée. L’arbre la tenait encore, et j’ai écarté ses fesses pour mettre la bouche sur elle par-derrière, la langue dans sa chatte ouverte, le nez contre son cul, le goût d’elle plus fort dehors qu’il ne l’avait été sous la tente. Giang Ly a gémi vers la clairière, trop fort, et je n’ai pas cherché à la faire taire cette fois. Si une femme passait sur le sentier, elle entendrait. Elle verrait une nuque pliée, un dos nu, une autre femme à genoux en train de lui manger le sexe contre un châtaignier. L’idée m’a fait mal au bas-ventre, un élan qui n’avait rien de propre. J’ai sucé ses lèvres, j’ai enfoncé la langue, j’ai repris son clitoris entre les lèvres par en dessous, malcommode, affamée, et elle a poussé son cul contre ma figure.
Des voix de femmes, plus loin, ont filé sur le sentier des crêtes, des rires d’adultes trop fatiguées pour descendre jusqu’à nous. Giang Ly a figé une seconde, puis elle a baisé ma bouche plus fort, comme si le passage des autres était précisément ce qu’elle était venue chercher. Je l’ai tenue aux hanches. J’ai léché, sucé, pénétré avec la langue et deux doigts à la fois, et son cri s’est mêlé à l’humidité de la nuit, laid, superbe. Elle n’a pas joui tout de suite. Elle a tenu, tremblante, le front contre l’écorce, et j’ai senti sous ma langue le moment où le jeu a cessé d’être tenable.
Elle s’est retournée. Elle m’a tirée debout par les cheveux, pas pour me diriger, pour me voir. Ses yeux étaient brillants d’un désordre qui n’avait plus de cadre. La boue me montait aux genoux. Ses cuisses luisaient.
« Arrête les deux versions », a-t-elle dit, et sa voix s’est cassée au milieu. « Hélène. Prends-moi jusqu’à ce que ça se taise. Jusqu’à ce que les histoires s’arrêtent. Je ne peux plus les porter. »
Je l’ai remise contre l’arbre, face à moi cette fois, une jambe relevée sur ma hanche, et j’ai enfoncé quatre doigts parce que c’était ce que sa chatte demandait, ouverte, affamée, déjà au bord. Elle a crié contre ma bouche. J’ai baisé, profond, le pouce sur son clitoris, le corps entier dans le geste, et elle s’est accrochée à mes épaules comme à la seule chose qui n’était pas un décor. Plus de raccord. Plus de rumeur qu’elle ne confirmerait pas. Seulement sa voix qui montait, laiteuse, puis laide, puis tout à fait vraie. Je l’ai sentie se briser de l’intérieur, les parois qui battaient, le ventre qui se durcissait, et elle a joui en criant vers les arbres, un cri long, sans beauté, qui lui a vidé la poitrine. Sa chatte a inondé ma main. Ses genoux ont cédé. Je l’ai retenue contre moi pendant que ça durait, pendant que ça recommençait, plus petit, plus douloureux, une deuxième vague qui lui a fait les joues mouillées.
Elle a fondu. Ce n’était pas une image. C’était son poids contre le mien, son souffle irrégulier dans mon cou, les larmes qui n’étaient pas du cinéma. Je l’ai gardée là, les doigts encore en elle jusqu’à ce que les contractions finissent, puis je les ai retirés lentement et je les ai portés à sa bouche. Elle les a sucés sans regarder si ça se voyait. Nous sommes restées contre le tronc jusqu’à ce que le froid nous prenne les épaules. Quand je l’ai ramenée vers la tente, elle marchait comme une femme à qui l’on vient de rendre un corps qu’elle n’habitait plus depuis trop longtemps.
Sous le nylon, elle s’est endormie contre moi, la main sur mon ventre, sans poser de question sur ce que j’aurais mis à l’écran. Le silence a tenu. J’ai veillé un moment, l’oreille au sentier, et personne n’est venu. La nuit des Cévennes a refermé la clairière comme une paupière.
Au matin, la lumière est entrée par le rabat mal fermé, grise et propre. Giang Ly a cherché son téléphone avant ses vêtements. L’écran s’est allumé contre son visage et j’ai vu, malgré moi, le défilé : des rushes d’un mariage, des allées, des bouches qui disent oui, puis les messages d’une certaine Camille empilés comme des rappels. Elle a tenu l’appareil trop longtemps, le pouce immobile, et quelque chose dans sa nuque s’est affaissé. Elle ne pouvait plus rentrer dans une chambre qui ressemblait à un plateau. Je l’ai compris sans qu’elle le formule. Elle a rangé le téléphone face contre le sac, s’est habillée en silence, et ses gestes n’avaient plus cette façon de s’arrêter pour voir ce que l’autre ajouterait.
Nous avons plié chacun de notre côté. Sur le sentier, plus bas, elle s’est arrêtée, m’a regardée une dernière fois, et n’a pas proposé de version. Le coût se lisait sur elle : il ne lui restait plus de lieu qui fût un décor, seulement le besoin d’un toit sans mise en scène. Je suis restée près de l’aire. Elle a descendu vers la gare de vallée. Plus tard, dans le train qui la ramenait vers la ville, elle a ouvert une annonce de colocation et elle a répondu, parce qu’elle ne pouvait plus habiter un décor.