
J’avais éteint les lampes du hall et vérifié les issues avant de refermer la porte de la salle. Le cinéma indépendant, coincé dans une impasse du onzième, sentait encore le popcorn froid et l’air de printemps qui entrait par la porte vitrée restée entrouverte. Giang Ly m’attendait déjà au fond, dans la dernière rangée, le manteau sombre encore sur les épaules. Depuis l’hiver elle était mon amante, et chaque nuit elle me racontait deux versions de la même heure, assez distinctes pour que je ne sache plus laquelle garder. Ce soir la salle fermée était à nous, et j’étais lasse de trier ses mises en scène.
Elle a relevé la tête. Les veilleuses dessinaient un rectangle pâle sur l’écran blanc.
« Tu fermes toujours trop lentement », a-t-elle dit, et la phrase sonnait déjà comme une indication de plateau.
Je suis descendue l’allée sans allumer davantage. Elle a écarté les genoux avant que j’arrive, la jupe noire remontée jusqu’aux hanches, et je me suis mise à genoux entre ses cuisses, les mains sur le velours râpé du fauteuil. L’odeur d’elle m’a saisie tout de suite, chaude, un peu sucrée, mêlée à la poussière des sièges. J’ai glissé sa culotte sur le côté. Elle était déjà mouillée, les lèvres ouvertes, et j’ai posé la langue contre son sexe comme on pose une bouche sur une chose trop longtemps différée.
Elle a respiré trop fort. J’ai léché lentement, de bas en haut, en écartant les plis avec les pouces, jusqu’à trouver le clitoris déjà dur. Je l’ai sucé entre mes lèvres, puis j’ai plongé la langue plus bas, dans la chaleur glissante, et je l’ai baisée ainsi, la bouche grande ouverte, le nez écrasé contre elle. Ses hanches ont avancé. Une de ses mains s’est accrochée à mes cheveux, pas encore pour diriger, seulement pour tenir. J’ai senti le goût d’elle remplir ma bouche, salé et épais, et j’ai ralenti exprès, traçant des cercles trop précis, jusqu’à ce qu’elle grogne.
« Plus fort », a-t-elle dit, et j’ai obéi, la langue plate, puis pointue, enfoncée, retirée, enfoncée encore. Ses cuisses ont tremblé contre mes oreilles. Je l’ai tenue ouverte, les pouces écartant les lèvres, et j’ai sucé son clitoris en rythme, assez fort pour que le bruit mouille la salle vide. Elle a joui la première fois comme ça, dans la dernière rangée, les dents serrées, le manteau encore boutonnée, en poussant son sexe contre ma bouche jusqu’à ce que je manque d’air.
Elle m’a tirée vers l’écran avant que j’aie le temps d’essuyer ma bouche. Nous avons traversé l’allée en silence, ses doigts encore dans mes cheveux, et le rectangle blanc nous a recouvertes comme une lumière trop propre. Giang Ly s’est tournée, m’a fait reculer jusqu’à ce que mes épaules touchent le bas de la toile, puis elle a relevé sa jupe d’un geste net et s’est assise sur ma bouche.
Son sexe m’est retombé dessus, chaud, ouvert, encore trempé de sa première jouissance. Je l’ai reçue les mains aux hanches, la langue déjà dehors, et elle s’est affalée en avant, les paumes contre l’écran, le visage perdu dans le blanc. J’ai léché tout ce que j’avais, sans ordre, le clitoris, l’entrée, le bas des lèvres, en laissant la salive et son eau couler sur mon menton. Elle a bougé sur moi comme on cherche un cadre, d’avant en arrière, en écrasant son sexe contre ma bouche jusqu’à ce que je ne puisse plus respirer que par elle.
« Reste là », a-t-elle murmuré, et ce n’était plus une indication, c’était une demande. J’ai agrippé ses fesses et je l’ai collée plus fort, la langue enfoncée aussi loin que possible, le nez écrasé, les yeux fermés. Elle a gémi contre la toile. Le tissu de l’écran a craqué un peu sous ses doigts. Je l’ai sentie se contracter autour de ma langue, puis s’ouvrir, puis se contracter encore, et j’ai continué, obstinée, jusqu’à ce que ses cuisses se ferment sur mes oreilles et qu’elle jouisse une deuxième fois, plus longue, le ventre qui tremblait, en restant assise sur ma bouche comme si elle refusait de descendre.
Quand elle s’est relevée, un fil brillant reliait encore mon menton à elle. Elle l’a essuyé d’un pouce, l’a porté à sa propre bouche, et m’a regardée comme on regarde un plan qu’on n’a pas encore décidé de garder.
Nous sommes retombées dans les fauteuils du milieu, trop larges, trop rouges. Giang Ly a déboutonné ma chemise sans se presser, a sorti mes seins, a pris un téton entre les dents assez fort pour que je sursaute, puis sa main a glissé sous ma jupe, sous la culotte, et deux doigts m’ont trouvée déjà trempée. Elle les a enfoncés d’un coup, jusqu’à la paume, et a commencé à me baiser ainsi, le pouce sur le clitoris, le rythme trop précis pour n’être que du désir.
J’ai ouvert sa chemise à mon tour. Ses seins tenaient dans mes mains, petits, chauds, les tetons durs, et je les ai sucés pendant qu’elle me doigtait, la langue sur la peau, les dents parfois. Elle a ajouté un troisième doigt. J’ai crié trop fort pour une salle vide. Elle a souri contre mon cou.
« Tu es bruyante », a-t-elle dit. « C’est bien. »
Ses doigts allaient et venaient, recourbés, cherchant ce point à l’intérieur qui me faisait perdre le fil. Je l’ai doigtée en même temps, deux doigts d’abord, puis trois, sa chatte encore ouverte de ma bouche, si glissante que je n’avais presque rien à forcer. Nous nous sommes baisées comme ça, face à face, les poignets coincés entre nos ventres, les fronts collés, en nous regardant trop près. Quand j’ai commencé à jouir, elle a retiré ses doigts, s’est baissée d’un mouvement net, et a collé sa bouche à mon sexe.
Sa langue a pris le relais exactement où sa main s’était arrêtée. Elle m’a léchée largement, puis a sucé le clitoris en y mettant les lèvres, en y mettant les dents un peu, assez pour que ça fasse mal juste ce qu’il fallait. Ses doigts sont rentrés à nouveau, plus vite, et elle m’a baisée de la main et de la langue en même temps, la tête entre mes cuisses, les cheveux noirs éparpillés sur mon ventre. J’ai agrippé l’accoudoir. J’ai joui contre sa bouche en laissant aller un son trop long, les hanches soulevées, le sexe qui se serrait sur ses doigts par vagues, et elle n’a pas retiré sa langue avant que ça s’arrête vraiment.
Elle s’est relevée, la bouche brillante, et s’est essuyée d’un revers de main. Je l’ai tirée contre moi et je l’ai embrassée pour goûter ce qu’elle venait de prendre.
L’allée centrale sentait le tapis usé et le printemps qui continuait d’entrer. Giang Ly m’y a menée sans un mot, m’a fait m’allonger à même le sol, la jupe relevée jusqu’à la taille, et s’est allongée sur moi en sens inverse, la bouche déjà sur mon sexe, le sien au-dessus de mon visage. Je l’ai tirée vers le bas par les hanches et j’ai recommencé à la lécher, plus salement qu’au fond de la salle, la langue large, en y mettant aussi les lèvres, en suçant ce que je pouvais. Elle a fait la même chose sur moi, plus lente, plus méchante, en s’arrêtant chaque fois que je me tendais trop.
Nous nous sommes doigtées en même temps que nous nous léchions. Mes doigts glissaient en elle facilement, jusqu’à la paume, et je les tordais un peu pour la sentir se fermer. Les siens allaient plus vite, plus profonds, et sa langue restait collée à mon clitoris comme une chose qui ne voulait plus partir. Le plafond de la salle était trop haut. L’écran blanc nous regardait sans rien enregistrer. J’entendais le bruit de nos bouches, le bruit de nos mains, et parfois un soupir trop fort qui se perdait dans les fauteuils vides.
Elle a joui la première, les cuisses serrées autour de ma tête, en poussant son sexe contre ma bouche jusqu’à ce que je sois entièrement recouverte d’elle. Je n’ai pas arrêté. J’ai continué à la lécher pendant qu’elle tremblait, plus doucement, et c’est cette douceur qui l’a fait gémir plus fort que le reste. Quand elle a repris sa langue, elle m’a baisée de la main jusqu’au bout, le rythme cassé, et j’ai joui à mon tour sur le tapis, les genoux ouverts, en laissant sa bouche me prendre tout ce qui restait.
Nous sommes restées un moment comme ça, l’une sur l’autre, l’allée trop étroite, le souffle trop court. Elle a ri contre l’intérieur de ma cuisse, un rire bas, et j’ai senti que le jeu n’était pas fini.
Au bord de la scène, là où le tapis s’arrêtait et où le bois commençait, Giang Ly m’a fait m’asseoir, les jambes pendantes. Elle a enjambé mes cuisses, a tiré sa culotte plus bas, et s’est affaissée sur moi jusqu’à ce que nos sexes se touchent, chauds, trempés, collés. Elle a commencé à bouger, d’avant en arrière, en frottant son clitoris contre le mien, les mains sur mes épaules, le manteau toujours ouvert dans son dos. Je l’ai tenue par les hanches et j’ai poussé vers le haut pour augmenter la pression. Elle a fermé les yeux.
C’est alors qu’une silhouette s’est arrêtée devant la porte vitrée du hall. Une femme adulte, manteau clair, sac à l’épaule, le visage un instant collé au verre comme si elle n’était pas sûre de ce qu’elle voyait. La lumière de la rue l’éclairait de dos. Nous, nous étions assez dans la pénombre de la salle, et assez dans le rectangle des veilleuses, pour qu’elle comprenne exactement ce qu’elle regardait.
Giang Ly n’a pas cessé de bouger. Elle a même ralenti, plus nette, plus offerte, le sexe ouvert contre le mien, et elle a tourné la tête vers la vitre sans cacher son visage. J’ai senti ma propre mouille couler davantage, honteuse et heureuse en même temps, et j’ai agrippé ses fesses pour la coller plus fort. La passante n’est pas partie tout de suite. Elle a resté une, deux, trois secondes de trop, les lèvres entrouvertes, puis elle a baissé les yeux et a continué son chemin dans l’impasse.
« Elle a tout vu », ai-je dit, la voix trop basse.
Giang Ly a souri contre ma bouche et a continué de me chevaucher, plus vite maintenant, nos clitoris frottés l’un contre l’autre jusqu’à ce que ça devienne trop précis, trop bon. J’ai glissé une main entre nous et j’ai mis deux doigts en elle pendant qu’elle frottait, et elle a joui ainsi, à califourchon au bord de la scène, en regardant encore la vitre vide, la chatte serrée sur ma main, un gémissement court qui n’appartenait plus à aucune version.
Plus tard, assises toutes les deux sur le bois de la scène, les jupes encore relevées, elle a repris sa voix de toujours, celle qui pose un plan et s’arrête pour voir ce que l’autre va ajouter.
« Il y a deux versions du rituel de minuit », a-t-elle dit. « Dans la première, je fais ça avec une femme différente chaque fois, toujours après minuit, toujours quelque part où l’on peut être vu. Dans la seconde, il n’y a jamais eu de rituel. Il n’y a que des rumeurs, et des gens qui aiment trop les rumeurs. Laquelle tu mettrais à l’écran, toi ? »
J’ai ouvert la bouche pour exiger la vraie. Je l’ai refermée. Si j’exigeais, je la perdais. Si je croyais encore l’une des deux, je restais un plan déjà coupé. Elle m’a regardée, et pour une fois elle n’a pas ajouté de troisième version.
Puis elle s’est tue. Elle s’est allongée sur le dos, au bord de la scène, les genoux ouverts vers moi, et sa voix a changé, plus simple, presque sans cadre.
« Baisse-toi. Mets ta bouche. Mets tes doigts. Continue jusqu’à ce que je ne puisse plus parler. »
J’ai obéi. J’ai collé ma bouche à son sexe et j’ai enfoncé deux doigts, puis trois, et je l’ai baisée ainsi, la langue sur le clitoris, la main profonde, le rythme que je choisissais enfin. Elle n’a plus donné d’indications. Elle a seulement respiré, puis gémi, puis agrippé le bois de la scène des deux mains. Je l’ai sentie se donner sans découpage, le bassin qui se soulevait contre ma bouche, l’intérieur qui se serrait, se relâchait, se serrait encore. J’ai recourbé les doigts et j’ai sucé plus fort, et elle a joui sans phrase, un cri cassé, le corps entier tendu, la chatte qui pulsait autour de ma main par vagues trop longues pour un plan.
Quand ça s’est calmé, elle a posé une paume sur mes cheveux, pas pour me diriger, seulement pour que je reste. J’ai retiré les doigts lentement et je les ai léchés sous ses yeux. Elle n’a rien dit. C’était le premier aperçu de ce qu’elle voulait vraiment : être prise sans cadre, utilisée jusqu’à n’avoir plus de versions à offrir.
Vers l’aube, le printemps est entré plus froid par la porte vitrée. Giang Ly s’est rhabillée sans se presser, a repris son manteau, et c’est en le lui tendant que j’ai senti le papier dans la poche intérieure. Une liste de plans, écrite petit, serré, déjà découpée en séquences. Mon nom n’y figurait nulle part. J’étais déjà hors champ du film suivant, une présence qu’on n’avait pas prévue de garder.
Elle m’a embrassée près de la sortie, la bouche encore salée de nous. C’est seulement là qu’elle a dit, une seule fois, « Camille », comme on nomme quelqu’un qu’on n’est pas sûre d’emmener.
« Je vais filmer un mariage », a-t-elle ajouté. « Dehors, loin. »
Elle n’a pas dit si le rituel voyageait avec elle, ni si l’amante voyageait, ni si les deux restaient collés l’un à l’autre dans la même valise. Elle a passé la porte vitrée, a remonté l’impasse dans la lumière trop pâle, et je suis restée dans la salle vide avec la liste pliée dans la main, encore son amante au petit jour, et déjà coupée.